Le consentement aux essais de médicaments peut-il être « éclairé » ?
Avant de se prêter à un essai de nouveau médicament, tout patient ou volontaire sain doit donner son accord par écrit. Il est censé avoir reçu des informations sur l’objectif de l’essai et ses possibles risques. Dans quelle mesure ceux-ci sont-ils connus et correctement évalués ? Antidote Europe a creusé cette question, avec le concours d’un avocat.
C’était le 13 mars 2006, il y a vingt ans, dans un hôpital londonien. Six hommes jeunes, en bonne santé, sont volontaires pour l’essai de la substance TGN1412. Une heure après l’injection intraveineuse, ils commencent à être pris de douleurs, diarrhée, hypotension, inflammation… Ils sont transférés dans l’unité de soins intensifs. Grâce à cette prise en charge, ils auront la vie sauve (https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa063842). À des singes qui avaient reçu une dose cinq cent fois supérieure, il n’était rien arrivé de grave. C’est sur la foi de ce résultat que la dose considérée comme sans danger pour l’homme avait été calculée (https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2964774/).
D’autres accidents, dont certains mortels, ont eu lieu avant et depuis 2006. Pourtant, les essais sur des animaux continuent à être un préalable aux essais sur l’être humain. Antidote Europe dénonce le risque que fait courir à l’homme la confiance dans les résultats obtenus par l’expérimentation animale.
Quelques définitions
De la substance chimique au médicament vendu sur ordonnance, plusieurs étapes sont franchies.
Premièrement, la substance est identifiée comme potentiellement thérapeutique pour un trouble de santé donné. Beaucoup de nouvelles substances sont découvertes par chimie combinatoire ou autres méthodes sans recours à l’expérimentation animale.
Deuxièmement, une fois ce « candidat-médicament » identifié, il subit des « essais précliniques ». Ceux-ci se font de plus en plus in vitro, notamment sur des organes sur puce, des organoïdes, etc. (voir notre dossier sur https://antidote-europe.eu/methodes-alternatives-recherche-animale/). Toutefois, pour se conformer à des exigences ou habitudes réglementaires, les industriels font aussi des essais sur des animaux (souris ou rat et chien ou singe).
Troisièmement, les laboratoires font des « essais cliniques », c’est-à-dire sur l’être humain, d’abord sur des volontaires sains (« phase 1 ») puis, en collaboration avec le corps médical, sur des patients (« phase 2 » et « phase 3 »). Toutes ces personnes doivent signer un formulaire de consentement à l’essai, après avoir reçu des informations, notamment « sur ses modalités pratiques de déroulement ainsi que les éventuelles contraintes et effets indésirables attendus » (https://www.chu-nantes.fr/quest-ce-quun-consentement-libre-et-eclaire).
Quatrièmement, si le parcours est réussi et que le candidat-médicament obtient son « autorisation de mise sur le marché » (AMM), devenant ainsi un médicament à part entière, il fait l’objet d’une « pharmacovigilance », c’est-à-dire le suivi de ses effets secondaires. Si ces derniers sont trop importants, l’AMM peut être suspendue ou retirée.
Sur le papier, le mécanisme semble bien huilé. Nos médicaments seraient efficaces et sûrs. Or, la Commission européenne estimait en 2008 que près de 200.000 décès par an dans l’Union européenne seraient attribuables aux effets secondaires de médicaments (https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(11)60802-7/fulltext). Aux États-Unis en 2022, 1,25 million d’effets secondaires graves et près de 175.000 décès étaient signalés (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK599521/). Sachant que tous les accidents médicamenteux ne sont pas signalés, on peut supposer que ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité.
Pourquoi autant d’accidents ?
Le nombre des victimes prouve qu’il y a des failles dans le système d’essais et d’autorisation des médicaments. Antidote Europe a consacré une de ses actions récentes à mieux les identifier.
- Les résultats obtenus sur des animaux ne sont pas transposables à l’être humain. Depuis sa création, notre association démontre l’ineptie du concept de « modèle animal » (https://antidote-europe.eu/animal-pas-modele-biologique-homme/) ; nous n’y reviendrons pas ici. Or, cela signifie que les informations reçues par les volontaires sains en phase 1 des essais cliniques manquent de fiabilité. Bien que de plus en plus de firmes pharmaceutiques utilisent des méthodes in vitro sur des cellules humaines, ceci n’est pas une obligation. De plus, les fabricants n’utilisent pas forcément tous les mêmes méthodes. Les essais cliniques de phase 1 commencent donc à la suite d’essais sur des animaux -pas fiables- et d’essais in vitro -pas forcément complets-. Comment, alors, consentir à l’essai en toute connaissance de cause ? Comme les quelques personnes (une dizaine plus ou moins) qui se prêtent à l’essai ne sont pas malades, elles n’en attendent aucun bénéfice (autre que financier) et sont exposées à de potentiels effets négatifs.
Au cours des dernières années, André Ménache a donné plusieurs conférences à ce sujet, notamment le 14 septembre 2024 à la médiathèque de Fontenay-aux-Roses et le 6 décembre 2023 à l’Université de Grenoble (détails sur https://antidote-europe.eu/conferences/).
Nous avons aussi été en contact avec le sénateur Arnaud Bazin que nous remercions d’avoir bien voulu poser une question écrite au gouvernement au sujet du foie-sur-puce qui est actuellement l’organe sur puce le mieux maîtrisé à des fins de révéler de possibles effets secondaires de médicaments. Les lésions hépatiques sont responsables de plus de 20 % des retraits du marché et de 13 % des échecs des essais cliniques. Le ministère de la Santé évoque des « travaux et réflexions concertés » mais n’envisage pas d’inclure des essais sur foie-sur-puce de façon obligatoire parmi les essais précliniques. Pourtant, il existe des preuves scientifiques de sa fiabilité et il a déjà commencé un parcours vers l’acceptation réglementaire aux États-Unis (https://www.senat.fr/questions/base/2025/qSEQ250203527.html).
Le 17 décembre 2025, nous diffusions sur notre page facebook une bonne nouvelle venue des États-Unis. Introduit par plusieurs sénateurs, un projet de loi est en passe de supprimer l’obligation de faire des essais précliniques sur des animaux. De fait, la loi a été adoptée fin 2022 mais des dispositions réglementaires permettant son application ne sont toujours pas en vigueur. Si elle franchit les dernières étapes, la FDA Modernization Act 3.0 imposera de mettre à jour ces dispositions dans un délai d’un an (https://www.booker.senate.gov/news/press/booker-colleagues-reintroduce-fda-modernization-act-30). Ne pas tester les candidats-médicaments sur des animaux revient à reconnaître que les méthodes in vitro sont d’ores et déjà fiables et suffisantes. Nous suivons de près le parcours de cette loi étasunienne et nous continuerons à agir pour que l’exemple soit suivi en Europe.
- Tous les résultats préalables sont-ils pris en compte ? Un même candidat-médicament peut faire l’objet de plusieurs essais cliniques. En cas de problème, l’essai peut être interrompu par le fabricant. De fait, sur dix candidats-médicaments ayant passé avec succès les essais précliniques, neuf échouent aux essais cliniques (https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(11)60802-7/fulltext). Antidote Europe a voulu savoir si tous les essais avortés sont publiés. Pour les personnes qui se prêtent aux essais ultérieurs, il est important de savoir si des essais ont déjà échoué et pour quelle raison (dosage, effets négatifs, etc.).
Nous avons écrit à l’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM), d’abord en courrier simple (le 20 septembre 2024), puis en recommandé (le 2 décembre 2024). N’ayant pas reçu de réponse, nous avons chargé l’un de nos avocats d’écrire en notre nom, ce qu’il a fait le 28 janvier 2025. Comme il ne recevait pas de réponse non plus, il a saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) le 31 mars 2025. Cette démarche a été fructueuse puisque, enfin, nous recevions une réponse de la CADA le 21 mai 2025. Mais la réponse nous a déçus puisque nous apprenions qu’il n’existerait pas, en France, de registre des essais cliniques ayant échoué.
Ne baissant pas les bras, André Ménache écrivait le 27 mai 2025 à l’Agence européenne des médicaments (EMA) qui, elle, nous répondait dès le 16 juin 2025. Il en ressort qu’il n’existerait pas, en effet, de registre des essais avortés mais que le fabricant a l’obligation de publier ses résultats quels qu’ils soient. Cette publication se fait sur le Registre des essais cliniques de l’Union européenne (https://www.clinicaltrialsregister.eu/) dans lequel il est possible de faire des recherches par pays, par type d’essai (phase 1, 2 ou 3), etc. Le statut « terminé prématurément » figure parmi les critères de recherche avancée.
Ce volet de notre campagne s’arrête à ce stade. En effet, bien qu’il serait intéressant de compiler un certain nombre d’essais ratés pour analyser les causes de l’échec et les comparer aux résultats d’essais précliniques sur des animaux, nous n’avons pas les moyens financiers ni humains de faire une telle analyse. Nous avons mis en lumière le fait que ce n’est pas tellement l’information sur les essais cliniques qui ferait défaut mais plutôt sa prise en compte d’une part par le fabricant pour éviter d’aller plus loin avec une substance qui pose problème dès les premiers essais et d’autre part par les responsables de la réglementation pour réformer un système qui, de toute évidence, permet de mettre sur le marché des médicaments n’ayant pas réussi un parcours sans faute.
- Médecins et patients sont-ils bien informés sur les effets secondaires de tel médicament en particulier ? C’était la suite logique de l’étape précédente. Un patient qui se voit prescrire un nouveau médicament, peut-il s’informer sur les éventuels risques de le prendre ? Notre avocat reprenait contact avec l’ANSM le 17 octobre 2025 et, cette fois sans avoir à saisir la CADA, recevait une réponse le 24 novembre 2025. Il en ressort que l’ANSM publie chaque année une liste des médicaments pour lesquels les AMM ont été refusées, retirées ou suspendues.
Nous avons décidé de mettre un terme à cette action car nous ne saurions faire mieux que, par exemple, l’association Prescrire qui suit de près les médicaments qui, sans être retirés du marché, ne présentent pas une balance bénéfice-risque favorable. Fin 2025, elle identifiait dans l’Union européenne « 108 médicaments plus dangereux qu’utiles dans toutes les indications figurant dans leur AMM, dont 89 sont commercialisés en France » (https://www.prescrire.org/medicaments-et-evaluations/medicaments-a-ecarter).
Médicaments : de la découverte à la vente
Grâce à cette action, nous pouvons désormais présenter un panorama complet du parcours d’une substance chimique, de sa découverte à sa vente en tant que médicament, et mieux identifier les étapes qui présentent un risque pour les patients.
- Il faudrait sans tarder supprimer les essais précliniques sur des animaux. Fournissant des résultats pouvant être contradictoires et sans pertinence pour l’être humain, cette étape met en danger les volontaires sains. Comme le montre l’évolution réglementaire aux États-Unis, des méthodes in vitro sont disponibles. Qu’attendent les pays européens ?
- De la même façon que d’aucuns ont su mettre en place une liste d’essais à faire sur des animaux, il faudrait mettre en place une liste d’essais à faire sur des cellules humaines, que celles-ci soient intégrées dans des organes-sur-puce, organoïdes ou autres dispositifs reproduisant des caractéristiques de l’organisme humain pertinentes pour l’étude des effets des candidats-médicaments. D’autres méthodes sont également disponibles (pharmacogénomique, relation structure-activité, etc.). Avec une stratégie d’essais bien conçue et éprouvée, ne serait-il pas également souhaitable de supprimer les essais sur des volontaires sains ?
- Il faudrait systématiser l’accès aux registres des essais cliniques et rendre les recherches plus simples de sorte que les patients qui acceptent de participer à un essai puissent donner un consentement véritablement éclairé en ayant accès à des informations complètes déjà obtenues sur le candidat-médicament proposé. Un registre des essais précliniques (non sur des animaux mais avec des méthodes pertinentes pour l’être humain) serait à mettre en place et à rendre public.
Antidote Europe continuera à informer élus et autorités, à étoffer ses arguments pour débattre avec des scientifiques qui défendent encore le « modèle animal », à donner des conférences et à répondre aux personnes qui nous contactent pour en savoir davantage.
