LES BONNES FAÇONS DE PROCÉDER

Les méthodes « alternatives » à la recherche animale

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Dans tous les domaines de la recherche biomédicale et toxicologique humaine, des données animales sont acceptées comme valables alors qu’elles peuvent induire en erreur si on les applique à l’homme. Parmi les conséquences de ces erreurs : effets secondaires de médicaments, perte de temps et d’argent en développement de thérapies inefficaces pour l’homme, etc. Il est temps de cesser de se référer à la recherche animale et d’utiliser les méthodes dites « alternatives » (par les autorités), en fait les méthodes véritablement scientifiques et fiables pour l’homme.

Par Hélène Sarraseca

Si on ne doit plus utiliser des animaux dans les laboratoires, alors comment faire ?

C’est une question qu’on nous pose souvent.

Mais d’abord, pourquoi utilise-t-on des animaux alors que la recherche animale ne fournit pas des données pertinentes ni prédictives pour l’homme ? Pour des raisons pratiques plutôt que scientifiques :

  • plus de 70% des animaux utilisés sont des rongeurs ; ils suscitent peu la sympathie du public ; ils sont faciles à loger et à nourrir ; ils se reproduisent vite et ont une courte durée de vie, ce qui peut permettre à un chercheur, au cours de sa carrière, d’en étudier plusieurs générations ; ils se prêtent à des études faites rapidement et permettent ainsi aux chercheurs de multiplier leurs publications, clé de leur avancement ; ils sont fournis par des sociétés commerciales qui les proposent sur catalogue avec toutes les caractéristiques génétiques et physiologiques, spécifiques de chaque « lignée », le chercheur pouvant ainsi choisir l’espèce animale et la lignée lui permettant d’obtenir le résultat qu’il souhaite ; etc.
  •  en toxicologie, les responsables de la règlementation sont habitués à traiter des dossiers comportant des données animales ; ils n’ont pas de données humaines de référence ;
  • les chercheurs qui utilisent des animaux ne connaissent pas forcément les méthodes modernes, lesquelles nécessiteraient de nouveaux investissements (en argent et en temps de formation).

Les animaux sont utilisés dans quatre domaines : enseignement de la biologie et de la médecine ; toxicologie ; recherche appliquée ; recherche fondamentale. La question de leur remplacement par des méthodes capables de fournir des données pertinentes pour l’homme se pose de façon différente selon le domaine concerné. L’adoption de méthodes « alternatives » est un problème à la fois scientifique et juridique.

L'enseignement de la biologie et de la médecine

Dans ce domaine, le changement pourrait se faire dès aujourd’hui puisque les méthodes « alternatives » sont disponibles et qu’aucune loi n’impose les dissections ou autres expérimentations animales au collège, au lycée ou à l’université. Ces expérimentations se pratiquent par habitude des professeurs et parce qu’elles sont reconduites dans les programmes année après année depuis des décennies et pratiquées par des enseignants qui n’en remettent pas en question le bien-fondé.

Au collège et au lycée, la règlementation européenne interdit d’utiliser des animaux élevés dans ce seul but mais permet d’utiliser ceux destinés à l’alimentation humaine. Ainsi, des professeurs de SVT se sont vu conseiller de remplacer les dissections de souris par… des dissections de lapins ! Une lettre confidentielle interne que nous avons pu nous procurer indique : « Pour limiter le côté affectif, il est recommandé de présenter l’animal comme une pièce de boucherie, décapité et dépecé. » Un tableau présenté dans le même document énumère les avantages des dissections : tester les caractéristiques du réel (comme nous allons le voir, il existe des modèles très réalistes), apprendre le respect du vivant (sur un animal mort, décapité et dépecé ?), être capable de suivre un protocole (ce qui peut s’apprendre avec toute expérimentation en biologie, chimie ou physique), faire preuve d’organisation et d’initiative, respecter les consignes d’hygiène et de sécurité, être acteur de son apprentissage, développer une habileté technique, etc. Rien que des méthodes sans animaux ne permettent d’acquérir ou de pratiquer, avec de nombreux avantages par rapport à l’utilisation d’animaux.

L’enseignement de la biologie devrait permettre aux élèves non de recevoir des dogmes mais d’apprendre à appliquer la rigueur scientifique. Or, les dissections d’animaux peuvent suggérer que l’anatomie et la physiologie apprises sur une espèce sont valables pour les autres, ce qui est faux, comme nous le démontrons dans bien d’autres articles. De plus, elles entretiennent les méthodes d’enseignement les plus archaïques alors que les techniques modernes (informatique, imagerie, algorithmes mathématiques, etc.) permettent de mettre au point des outils pédagogiques bien plus intéressants. Partout où ces méthodes modernes sont introduites, elles sont très bien accueillies, aussi bien par les étudiants que par les enseignants.

Dans son livre « The Costs and Benefits of Animal Experiments », le vétérinaire Andrew Knight résume, à propos des méthodes d’enseignement sans animaux (p165) : « Elles réussissent au moins aussi bien que celles qui supposent l’utilisation d’animaux, et parfois mieux. Ces réussites incluent une meilleure acquisition et développement de techniques chirurgicales, anesthésiques ou cliniques, une meilleure compréhension des processus biologiques complexes, une plus grande efficacité dans l’apprentissage et de meilleurs résultats aux examens. »

En Inde, plus de 95% des participants à des cours d’anatomie et de physiologie qui utilisent des logiciels de dissection virtuelle ont exprimé leur approbation des méthodes modernes. Les universités qui les utilisent ont cessé de faire pratiquer des dissections d’animaux et ont constaté une amélioration de la compréhension et de l’apprentissage (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-487).

Depuis l’année 2010/2011, un cours sur les méthodes alternatives en toxicologie a été introduit en mastère de biotechnologie vétérinaire à l’Université de Milan. Le bilan au bout de quatre ans était positif, avec une très bonne appréciation par les étudiants (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-609).

« Enseigner sans animaux », c’est le titre de l’une de nos campagnes. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’association InterNICHE, spécialiste de ce domaine. Elle propose plus de mille méthodes que nous vous invitons à découvrir sur son site .

Pour résumer, nous pouvons classer ces méthodes en quatre catégories :

  1. les reproductions d’animaux ou d’organes ou de parties anatomiques (articulation de la hanche, par exemple) en matières plastiques. Ce sont des outils très simples, destinés à remplacer les dissections. On peut aussi « plastiner » des tissus biologiques réels, prélevés sur des cadavres, afin de les conserver indéfiniment. Mannequins et plastination sont disponibles pour l’enseignement de la biologie et de la médecine humaine et vétérinaire.
  2. des mannequins interactifs, plus complexes que les simples reproductions en plastique, dotés de systèmes pulsatiles comme « Jerry, le chien » (voir La Notice d’Antidote de mars 2013). Jerry a des « os » que l’on peut fracturer pour apprendre à les soigner, un « cœur » et un système circulatoire qui permettent aux étudiants vétérinaires de comprendre et de traiter de nombreuses pathologies cardiaques. Les actes peuvent être répétés autant de fois que nécessaire sans le stress que représente, pour les étudiants, le maintien des constantes vitales sur un animal vivant. Même des pathologies relativement rares peuvent ainsi être étudiées.
    Autre exemple, SimDonkey (simulateur d’âne) présente des caractéristiques vasculaires et respiratoires telles que la possibilité de palper les carotides, des voies aériennes que l’on peut intuber -avec ou sans difficultés-, un cœur que l’on peut ausculter avec plusieurs pathologies possibles, etc.
    Cette catégorie inclut aussi des modèles plus simples comme la perfusion pulsée d’organes (pour l’étude ou l’entraînement à la chirurgie d’un organe en particulier) ou les packs de suture (là aussi, pour l’apprentissage de techniques chirurgicales).
    Beaucoup de ces systèmes interactifs sont disponibles pour l’étude de la médecine humaine.
    Le Monde du 20 mai 2015 publiait un article sur les « plate-formes d’enseignement virtuel » proposées à un nombre croissant d’étudiants en médecine et en passe de devenir la norme. Parmi ces méthodes, « un « mannequin haute fidélité » doté de toutes les fonctions vitales, qui reproduit le cas d’un patient réel » ou encore « un mannequin femme [qui] sert à simuler des accouchements normaux ou difficiles, avec des bébés de différentes tailles ». A la faculté de médecine de Paris Descartes, la simulation est utilisée depuis 2012 (depuis les années 1990 aux Etats-Unis et au Canada !). De nombreux internes la plébiscitent, mentionnant plusieurs avantages : apprentissage plus rapide, amélioration du travail en équipe et de la prise de décision rapide, amélioration de la prise en charge des patients, etc. Les chirurgiens en formation (initiale ou continue) ont accès à des appareils spécifiques selon leur discipline. Les obstacles à une généralisation de ces méthodes sont surtout dus au manque de temps des membres d’une même équipe pour se former ensemble ou à la lenteur de l’entrée en vigueur de ces méthodes dans les cursus ; la technique, elle, est déjà très performante et ouverte à de plus en plus d’améliorations.
  3. les films montrant la réalisation de dissections, opérations ou expérimentations.
  4. les programmes informatiques interactifs de simulation d’organes ou de processus physiologiques. En 2006, le film réalisé par Safer Medicines montrait un cœur humain en train de battre, sur l’écran d’un ordinateur. Ce n’était pas un cœur filmé au cours d’une opération. C’était une modélisation informatique. Elle permettait de faire varier certains paramètres et d’observer les effets sur le rythme cardiaque. Ces systèmes sont voués à se développer au fur et à mesure de l’évolution des ordinateurs (de plus en plus rapides et puissants) et de la quantité de données dont nous disposons pour les programmer. Les plus sophistiqués de ces modèles servent à la recherche mais des logiciels interactifs tout simples sont également utilisés pour l’enseignement.
    Des laboratoires sur ordinateur de la série Virtual Physiology (www.virtual-physiology.com) sont utilisés dans des conférences, séminaires et cours pratiques dans des universités et des lycées du monde entier. Dans bien des cas, ils ont remplacé des expériences sur des préparations animales, comme le nerf et muscle de grenouille ou le cœur de rat. Ces programmes sont très bien acceptés du fait de l’aspect réaliste du laboratoire. Tous les outils de stimulation et d’enregistrement sont présents à l’écran. Ils permettent de réaliser des expériences de physiologie ou de pharmacologie presque comme dans la réalité. Des algorithmes mathématiques garantissent les réactions physiologiquement adéquates des préparations virtuelles. Les étudiants n’ont pas les émotions négatives dues au fait de tuer l’animal ni la peur de faire tuer un autre animal s’ils commettent une erreur qui détruit la préparation (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-601).Des initiatives inattendues voient le jour, montrant que les méthodes modernes peuvent être utilisées dans tous les domaines de la biologie. Ainsi en Inde, alors que les professeurs de zoologie enseignent dans leurs cours théoriques l’importance de préserver la biodiversité et la vie sauvage, des milliers d’animaux sont prélevés dans la nature et tués pour en faire des spécimens de musée, conservés dans l’alcool ou le formol. En plus d’encourager le braconnage et les trafics, des lésions ou la mauvaise conservation rendent parfois difficile l’identification des espèces. Or, les techniques de numérisation avec des images de très haute définition ont permis de faire des reconstitutions en deux et en trois dimensions, qui peuvent être présentées en lien avec des vidéos montrant les animaux vivants dans leurs milieux naturels. Ce concept de musée virtuel pourrait épargner des millions d’animaux tout en améliorant l’enseignement de la zoologie (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-3-489 et III-3-564).Revenons à la biologie humaine. Aux Etats-Unis, 96% des écoles de médecine ont supprimé les expérimentations animales de leurs cursus. Y compris pour la pratique de la chirurgie. Celle-ci s’apprend mieux en observant un chirurgien chevronné et en effectuant progressivement, sous sa direction, les actes, du plus simple au plus complexe. Observation et pratique progressive sur des patients humains sont les méthodes pertinentes pour apprendre la chirurgie sans utiliser des animaux. Chez ces derniers, l’anatomie et la résistance des tissus, entre autres paramètres, sont différentes et brouillent l’apprentissage des gestes techniques à effectuer plus tard chez l’homme.
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Modèle anatomique interactif en 3D pour l’apprentissage de la dentisterie ou pour l’explication aux patients de quelques actes comme l’examen ou l’anesthésie. Tous les détails sur le site www.interniche.org

Il est également possible d’utiliser des cadavres pour des dissections et des autopsies. Pour l’enseignement de la médecine humaine et vétérinaire, il existe des personnes qui font don de leur propre corps à la science et des personnes qui font don du corps de leurs animaux après la mort de ceux-ci.

A l’Université de médecine de Donetsk, en Ukraine, le département de physiologie signait, en 2012, un accord avec InterNICHE et avec l’association allemande Médecins contre l’expérimentation animale (DAAE). En 2013, le département de  physiopathologie signait à son tour. InterNICHE et DAAE ont donné des ordinateurs, des projecteurs multimédia, des modèles, des logiciels et des vidéos. En seulement une année, l’utilisation de plus 700 animaux en physiologie et de plus de 5000 animaux en physiopathologie a pris fin. Un excellent exemple de ce que peuvent accomplir l’information (en 2012, des médias avaient dénoncé la sévérité des expériences menées sur des animaux dans cette université), la volonté politique et la coopération avec des associations internationales de premier plan. Le rôle des nouvelles méthodes pédagogiques dans la modernisation de l’enseignement de la médecine en Ukraine est à présent reconnu (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-824).

L’objection de conscience ? Nous pensons que c’est un faux débat. Pourquoi chaque étudiant qui refuse de faire des dissections ou des expériences sur des animaux vivants devrait-il braver les autorités de son établissement et mettre en danger son cursus, alors qu’il existe des méthodes bien plus modernes, fiables et intéressantes, et même bien moins chères, pour apprendre la biologie et la médecine ? Encore une fois, on traite le côté éthique du problème que pose l’utilisation d’animaux avant de se demander si cette utilisation est pertinente du point de vue scientifique et, dans le cas présent, pédagogique. Toutefois, tant que l’utilisation d’animaux reste admise, l’objection de conscience peut être un puissant levier pour faire évoluer les politiques internes aux universités. Ainsi, à la prestigieuse Université autonome de Nuevo Leon, au Mexique, après que plusieurs étudiants aient manifesté leur opposition à l’utilisation d’animaux, un sondage a été réalisé sur 576 étudiants en biologie, parasitologie et biotechnologies. 52% ont déclaré avoir un problème éthique vis-à-vis de l’expérimentation animale mais seuls 20% en avaient parlé à leurs professeurs. 85% ont déclaré qu’ils préfèreraient utiliser des méthodes alternatives et 90% qu’ils approuveraient la mise en place d’une clause d’objection de conscience. Le directeur du département de biologie a commencé à prendre des mesures pour introduire les méthodes alternatives (ALTEX Proceedings, Prague 2014, III-1-324). Cet exemple (et il y avait déjà un précédent en Australie –voir l’interview d’Andrew Knight dans La Notice d’Antidote de mars 2010) montre clairement le rôle que les étudiants peuvent jouer. Nous les encourageons vivement à utiliser ces informations pour sensibiliser leurs professeurs et leurs camarades.

La recherche appliquée

La recherche appliquée consiste à étudier la physiologie et les pathologies humaines dans le but de trouver des thérapies. Les animaux utilisés ici sont donc soit sélectionnés pour développer naturellement (ou après modification génétique) quelque chose qui ressemble à la maladie humaine, soit rendus malades artificiellement (injection de substance toxique, par exemple). En aucun cas ces « modèles animaux » ne reproduisent la maladie telle qu’elle se présente chez les patients humains. Cancer, maladies neurologiques, maladies infectieuses, inflammation, transplantation d’organes… Prenez n’importe quel domaine et vous trouverez de nombreux articles scientifiques dans lesquels les chercheurs reconnaissent qu’il n’y a pas de « bon modèle animal ». Nous en avons cité beaucoup dans La Notice d’Antidote. Et nous insistons sur ce fait : les « modèles animaux » induisent en erreur (des thérapies efficaces pour eux ne le sont pas forcément pour l’homme) et font perdre des quantités considérables de temps et d’argent.

Du point de vue de la règlementation, aucune loi n’impose (contrairement à la toxicologie) de faire des études sur des animaux. Le problème ici est de comprendre quelles sont les causes d’une maladie, par quels mécanismes elle se déclenche et se développe et comment pourrait-on agir sur ces causes ou mécanismes pour empêcher que la maladie ne se déclare ou pour en arrêter et inverser la progression.

Notre corps étant composé de cellules, elles-mêmes composées de molécules, il est évident que parmi les méthodes les plus puissantes de la recherche appliquée, nous allons trouver les études cellulaires et moléculaires -sur du matériel humain, bien sûr ! A l’origine d’un cancer, il peut y avoir une mutation génétique ou un dérèglement du cycle cellulaire. A l’origine d’une maladie neurologique, il peut y avoir une accumulation de protéines mal repliées à l’intérieur des cellules nerveuses. A l’origine d’une maladie métabolique (obésité, diabète…), il peut y avoir un dysfonctionnement hormonal, lui-même provoqué par la présence dans le corps de perturbateurs endocriniens issus de la chimie industrielle. Etudier des cellules humaines, soit normales, soit prélevées sur des patients, soit prélevées sur des cadavres de patients, peut donc fournir des données précieuses et pertinentes sur les causes et les manifestations des maladies humaines.

Un médicament est une molécule chimique (naturelle ou de synthèse) qui agit en se liant à une molécule présente dans nos cellules, bien souvent à la façon d’une clé qui fait jouer une serrure. La biologie cellulaire et moléculaire permet donc de recueillir de nombreuses informations sur la toxicité et l’efficacité d’un candidat médicament.

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Tous les appareils d’imagerie médicale couramment utilisés à des fins diagnostiques sont également disponibles pour la recherche biomédicale humaine

Chacune de nos cellules est « pilotée » par ses gènes, lesquels sont différents d’un individu à l’autre. La génétique et la biologie cellulaire permettent d’étudier non seulement les phénomènes biologiques propres à une espèce mais aussi ceux propres à un individu en particulier, ce qui a donné naissance à la « médecine personnalisée ». Aux méthodes traditionnelles de la biologie cellulaire et moléculaire (observations histologiques au microscope -de plus en plus perfectionné !-, dosages biochimiques, mesures de phénomènes électriques dans les cellules nerveuses, etc.), s’ajoutent depuis le début du siècle des connaissances en génétique humaine chaque jour plus précises. On dispose de la carte et de la séquence de tous les gènes humains et nous progressons de jour en jour dans la connaissance de la fonction de chacun. Ces connaissances ont de multiples applications. La toxicogénomique en est une. Mais aussi la pharmacogénomique, qui consiste à évaluer l’efficacité et la toxicité d’un médicament pour un patient en particulier. Elle est notamment utilisée en cancérologie, domaine où la chimiothérapie peut présenter des effets secondaires particulièrement difficiles à supporter. Cette médecine personnalisée recherche le médicament qui convient le mieux à un patient donné.

L’analyse du génome humain a généré des tonnes de données. Heureusement, la puissance des ordinateurs a augmenté aussi, de sorte qu’une nouvelle discipline est apparue dans les deux dernières décennies : la bioinformatique. Il s’agit de méthodes pour créer des bases de données et en extraire les données les plus significatives. Nos gènes sont constitués de molécules alignées comme un collier de perles. L’ordre dans lequel se trouvent ces molécules est appelé « séquence ». Quand on sait que cette séquence est de l’ordre de 3,5 milliards de « perles » et qu’environ 1% seulement contient les quelque 20.000 gènes humains, qu’entre deux individus humains il existe des millions de différences génétiques (« polymorphisme »), on comprend mieux l’intérêt de faire appel à l’informatique pour stocker et analyser toutes ces données.

Les techniques de culture de cellules humaines ont énormément progressé dans les vingt dernières années. Autrefois cultivées sur une seule couche, les cellules sont à présent couramment cultivées en trois dimensions, plusieurs types cellulaires sont cultivés ensemble, les cellules sont maintenues en vie et fonctionnelles pendant des durées de plus en plus longues. Des chambres de culture dynamiques ont été développées pour assurer la fourniture de gaz et de nutriments, l’élimination des déchets, la stimulation mécanique des cellules, l’étude des échanges entre différents tissus et l’analyse des cellules en temps réel (ALTEX Proceedings, Prague 2014, I-5-706).

La découverte des cellules souches dans le corps des adultes a ouvert d’immenses champs de recherche. Voyez déjà, par exemple, l’interview du Dr Susanna Penco, que nous vous présentions dans La Notice d’Antidote de mars 2014. De nombreuses recherches portent sur les cellules souches elles-mêmes et comment les induire à devenir des cellules ayant une fonction bien définie dans l’organisme.

Quelques applications concrètes de ces méthodes :
– un système de culture de cellules du système nerveux central a permis de modéliser des blessures de la moelle épinière et de tester des médicaments susceptibles de contribuer à la restauration des fibres nerveuses (ALTEX Proceedings, Prague 2014, I-2-314) ;
– des cellules de l’épithélium respiratoire ont été prélevées chez des donneurs sains et des donneurs asthmatiques et mises en culture pour étudier le rhinovirus (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-1a-740) ;
– un modèle en trois dimensions d’intestin humain inflammé a été développé pour tester des médicaments (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-1b-393) ;
– un modèle de réponse allergique basé sur la culture de cellules du système immunitaire (lymphocytes T) a été jugé prédictif de la réponse humaine (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-1b-639) ;
– de la peau humaine reconstituée a été utilisée comme modèle de psoriasis dans lequel certains médicaments ont réduit l’inflammation, suggérant un intérêt pour le criblage préclinique de médicaments (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-1c-522) ;
– la barrière hémato-encéphalique (cellules qui empêchent certaines substances présentes dans le sang de pénétrer dans le cerveau) a été modélisée à partir de cellules souches de cordon ombilical (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-4b-836) ;
– et beaucoup d’autres exemples, n’en déplaise aux défenseurs de la recherche animale qui prétendent que ces phénomènes ne peuvent être étudiés que sur un organisme entier.

D’autres applications des cellules souches incluent la production d’organoïdes. Ce sont des structures tridimensionnelles, produites en stimulant chimiquement les cellules souches à des moments bien précis, qui ressemblent, morphologiquement et fonctionnellement, à du tissu oculaire, intestinal, hépatique, rénal, etc. Elles servent à la recherche sur le développement humain, en tant que modèles de maladies pour les essais de médicaments et pourraient aider à régénérer des organes malades. Depuis une dizaine d’années, la recherche dans ce domaine avance à pas de géant. Une recherche bibliographique fournit des milliers d’articles sur le sujet, avec une liste incluant des organoïdes cérébraux, intestinaux, hépatiques, cardiaques, épithéliaux, pancréatiques, etc. Parmi les publications les plus récentes, citons ces titres : « Des organoïdes cérébraux modélisent le développement du cerveau humain et la microcéphalie » (Nature, 19 septembre 2013, 501(7467), pp373-9) ; « Cellules souches hépatiques Lgr5(+), organoïdes hépatiques et médecine régénérative » (Regen Med, juillet 2013, 8(4), pp385-7) ; « Organoïdes intestinaux comme substituts de tissus pour les études toxicologiques et pharmacologiques  » (Biochem Phamacol, 15 juin 2013, 85(12), pp1721-6) ; « Organoïdes intestinaux dérivés de cellules souches humaines comme modèles d’infection pour les rotavirus » (MBio, 3 juillet 2012, 3(4), e00159-12) ; « Tester les effets immunologiques des substances chimiques sur des micro-organoïdes lymphatiques humains in vitro » (J Biotechnol, 1er juillet 2010, 148(1), pp38-45)…

Dans son numéro du 30 juillet 2015, l’hebdomadaire scientifique Nature faisait le point sur les applications potentielles de la « banque d’organoïdes » (en plus de celles citées ci-dessus) : source de tissu rétinien pour des thérapies oculaires, glande pituitaire comme source de cellules thérapeutiques pour des désordres endocriniens, rein pour essais de toxicologie et source de tissus pour des transplantations, pancréas pour traiter le diabète et identifier des médicaments contre le cancer du pancréas, estomac pour comprendre le développement de l’estomac et modéliser des maladies gastriques comme l’ulcère, etc.

Parmi les applications qui ont déjà abouti à des essais cliniques, citons l’utilisation de mini-intestins par un chercheur hollandais pour étudier l’efficacité de médicaments pour la mucoviscidose. Des biopsies rectales sont effectuées chez des patients, leurs cellules sont utilisées pour créer des organoïdes intestinaux personnalisés auquels on applique un médicament potentiel. Sur 100 patients, 2 sont en train de prendre un médicament récemment développé et testé pour eux de cette manière.

Comme le rapporte Le Monde du13 mai 2015, ces organoïdes sont aussi utilisés pour la recherche de thérapies contre le cancer. « Des organoïdes ont déjà été dérivés de cancers de la prostate, de la vessie, du côlon ou du pancréas humains. Mais ici, les auteurs franchissent un pas supplémentaire : ils ont testé sur ces modèles en culture 83 médicaments anticancéreux déjà commercialisés ou en cours de développement. » Le but étant de « choisir les armes thérapeutiques qui cibleront au mieux la tumeur de chaque patient. »

La médecine personnalisée, de plus en plus développée par les chercheurs et demandée par les patients, la mieux à même d’apporter une solution thérapeutique efficace et aux effets secondaires le plus limités possibles, ne peut progresser que grâce à des méthodes de recherche exclusivement basées sur les études humaines.

Plusieurs de ces méthodes peuvent être utilisées ensemble pour générer de nouvelles approches de recherche appliquée et de nouvelles approches thérapeutiques. Ainsi, par exemple, grâce aux connaissances en génétique humaine, en culture de cellules souches et en production d’organoïdes, la méthode CRISPR/Cas9 a été appliquée à la recherche d’une possible thérapie pour la mucoviscidose dans un laboratoire néerlandais (Functional repair of CFTR by CRISPR/Cas9 in intestinal stem cell organoids of cystic fibrosis patients, Schwank G et al, Cell Stem Cell, 5 décembre 2013, 13(6), pp653-8). La méthode CRISPR permet de modifier une région précise du génome humain (ou de tout autre génome). Ici, elle a été utilisée pour « corriger » le gène CFTR, responsable de la mucoviscidose. Le Téléthon ne ferait-il pas bien de s’y intéresser ?

Autre exemple, rapporté dans Le Monde du 11 juin 2014 : « chez 12 patients infectés par le virus du sida. Leurs lymphocytes T ont été prélevés et soumis à un système visant à rendre dysfonctionnel le gène CCR5 codant un récepteur qui permet au virus du sida d’infecter les cellules humaines. Puis ces lymphocytes (11% à 28% portaient un CCR5 modifié) ont été réinjectés aux patients. Cet essai préliminaire suggère une bonne sécurité de la méthode. »

Des organes sur puce imprimés en trois dimension, à partir de cellules humaines, peuvent être utilisés en toxicologie et pour évaluer l’efficacité de nouveaux médicaments. De quoi s’agit-il ? Pour faire simple, ce sont des cellules humaines mises en culture avec une technique inspirée des imprimantes à jet d’encre, en plusieurs couches, de façons à reproduire le plus fidèlement possible la structure des tissus humains. Plusieurs de ces « organes » peuvent être combinés pour créer des structures plus complexes.

Par exemple, des chercheurs ont utilisé un circuit biologique interconnecté qui comprend : i) du tissu adipeux en trois dimensions à trois différentes concentrations représentant des masses corporelles caractéristiques du poids normal, du surpoids et de l’obésité ; ii) des cellules hépatiques humaines sur des supports en collagène poreux ; iii) des monocouches de cellules endothéliales humaines. Une forte adiposité et un taux de glucose élevé ont provoqué une inflammation systémique et endothéliale dans le circuit, comme cela s’observe chez des individus humains diabétiques et en surpoids (ALTEX Proceedings, Prague 2014, I-5-407).

Autre exemple de la complexité et du réalisme qu’il est possible d’atteindre dès aujourd’hui : une plate-forme multi-organes sur puce comprenant deux réseaux circulatoires indépendants, des micropompes intégrées à la puce qui produisent une circulation pulsatile, une barrière endothéliale qui peut interagir avec les constituants du milieu de culture et réguler leur diffusion dans le tissu sous-jascent (ALTEX Proceedings, Prague 2014, X-1-152).

La recherche appliquée dispose en outre de nombreuses méthodes pour étudier le corps humain dans son ensemble. Commençons par mentionner l’imagerie médicale qui a, elle aussi, fait d’immenses progrès depuis les premières radiographies prises au début du XXème siècle. On dispose aujourd’hui de nombreux types d’appareils d’exploration et de mesure de certains paramètres physiologiques : scanner, échographie, endoscopie, scintigraphie, tomographie, imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM), électrocardiographie et électroencéphalographie, etc. Tous ces appareils couramment utilisés à des fins diagnostiques sont également à disposition des chercheurs pour faire des études peu ou non invasives et sans douleur, sur des patients ou des sujets sains volontaires.

Notre cerveau est un organe dont le fonctionnement n’a d’égale dans aucune autre espèce animale. L’imagerie médicale permet de l’explorer dans ses moindres recoins, au repos et en activité. Les connaissances que nous avons sur lui permettent, par exemple, d’implanter une électrode dans une structure cérébrale précise chez un individu atteint de la maladie de Parkinson que l’on maintient éveillé pendant l’opération pour mieux diriger l’électrode. Autre exemple, l’implantation de systèmes électroniques chez des paralysés permettant à ceux-ci de commander un curseur d’ordinateur par la seule force de la pensée. Certes, les « interfaces cerveau-ordinateur », comme on les appelle, sont expérimentales. Les applications sont encore à venir. Mais en tant que méthodes de recherche appliquée sur l’homme, elles sont utilisées depuis plusieurs années. Et on continue pourtant à ouvrir le crâne de singes…

La recherche appliquée dispose aussi de méthodes pour étudier des populations humaines. Epidémiologie et statistiques peuvent fournir des données capables d’orienter vers les causes d’une maladie. L’informatique est un puissant allié de ces deux sciences. Les ordinateurs modernes permettent de faire toutes sortes de calculs et de tris à partir d’un grand nombre de données obtenues sur des populations importantes ou sur un grand nombre de paramètres, étudiés sur plusieurs années ou dizaines d’années. L’épidémiologie a, par exemple, joué un rôle important dans l’élucidation des facteurs de risque des maladies cardiovasculaires, au siècle dernier.

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La biologie moléculaire étudie les réactions chimiques qui se produisent entre molécules présentes dans le corps humain, sain ou malade. Activité des enzymes, réactions métaboliques, production d’énergie… une myriade de phénomènes accessibles par des outils de laboratoire à la fois très simples, précis et pertinents pour l’homme.

Pour supprimer l’utilisation d’animaux en recherche appliquée, il faudrait que les chercheurs apprennent à poser la question de telle sorte qu’il puisse y être répondu par des méthodes de recherche sur l’homme. Il est clair que certaines expériences faites sur des animaux ne pourraient pas, pour des raisons éthiques, être faites selon le même protocole sur l’homme. Mais de quelle valeur sont leurs résultats ? Exemple : cela fait des années que l’on inocule le virus du sida (VIH) à des animaux, y compris à des chimpanzés -qui ne développent pas cette maladie- pour tester ensuite des médicaments ou vaccins sur ces animaux. Tous les essais de vaccins développés sur des animaux ont échoué sur l’homme. Or, Claude Reiss, président d’Antidote Europe, a mis au point une classe de molécules qui pourraient peut-être débarrasser un corps humain du VIH. Ces molécules sont protégées par un brevet déposé par le CNRS et délivré aux Etats-Unis mais n’ont jamais fait l’objet d’essais cliniques. Elles sont efficaces in vitro. Il serait facile d’en évaluer la toxicité éventuelle pour l’homme (voir le chapitre toxicologie). Claude Reiss n’a jamais travaillé sur des animaux. Il a simplement posé le problème en termes pouvant être étudiés par la biologie cellulaire et moléculaire. Cette approche, complétée selon les cas par les méthodes disponibles pour étudier les individus et les populations humaines, devrait être la norme dans tous les domaines de la recherche appliquée.

La recherche fondamentale

La recherche fondamentale est celle qui se fait sans but autre que le progrès des connaissances. Elle ne vise pas à trouver des thérapies mais à comprendre des phénomènes biologiques, impliqués ou non dans des maladies. Il y a deux catégories de recherches fondamentales qui se font sur des animaux : celles qui traitent de phénomènes biologiques pouvant se rencontrer chez tous les animaux (physiologie respiratoire, cardiaque, digestive, nerveuse, etc.) et celles qui traitent de phénomènes biologiques propres à une espèce animale donnée.

Pour les premières, on peut les étudier sur l’homme avec toutes les méthodes énumérées pour la recherche appliquée. Avec l’avantage que si on découvre quelque chose d’utile pour une recherche appliquée, on disposera de données pertinentes pour l’homme. Lorsque l’on découvre quelque chose sur une espèce animale donnée, rien ne prouve que la découverte sera aussi valable pour l’homme. Des études de cancérisation chez la souris, par exemple, sont utiles pour chercher des thérapies pour les souris. Mais des centaines de millions de souris ont été guéries du cancer ou d’autres maladies, par des méthodes qui se sont révélées inefficaces chez l’homme. C’est donc que les mécanismes moléculaires à l’œuvre chez la souris et chez l’homme sont différents.

En recherche fondamentale, tout comme en recherche appliquée, aucune loi n’impose d’utiliser des animaux. Le chercheur définit son sujet de recherche et emploie les méthodes qui lui paraissent pertinentes. Un chercheur peut décider, par exemple, d’étudier l’innervation des vibrisses (moustaches tactiles) des chats et des rats (Journal of Comparative Neurology, 2002, vol 449, pp103-19). Il est clair que cette recherche ne peut se faire sur l’homme, totalement dépourvu de vibrisses.

Comme le signale André Ménache, il n’y a pas de définition légale de ce qu’est une « méthode alternative ». « Un examen légal de ce qui constitue une méthode alternative scientifiquement satisfaisante serait utile pour vérifier la pertinence des études sur des animaux, en particulier en recherche fondamentale, dans l’intérêt de la transparence et de la responsabilité envers le public. » (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VII-3-032).

Ce problème est rendu plus complexe encore par le fait que la recherche fondamentale se fait principalement dans les laboratoires publics mais que ceux-ci recherchent des financements auprès des industriels, or, pour intéresser ces derniers, il faut que la recherche aboutisse à une application possible. Dans son livre « Profession : animal de laboratoire » (éditions Autrement, 2015), Audrey Jougla témoigne de ce qui lui a été présenté comme une expérience de recherche fondamentale : un single immobilisé sur une chaise de contention, électrodes implantées dans le cerveau, contraint (pour obtenir de l’eau) à fixer son regard sur un point d’un écran. Pendant des années. De telles expériences ont été justifiées par les chercheurs qui les pratiquent en invoquant le rôle qu’elles auraient joué dans la mise au point, par exemple, de dispositifs commandés par la pensée (curseur d’ordinateur) pour des personnes paralysées. Les études sur le singe ont-elles vraiment permis d’aboutir à ce résultat ? N’y aurait-il pas eu d’autres méthodes possibles, plus pertinentes, pour mettre au point ces dispositifs ?

La recherche fondamentale est un domaine dans lequel on ne peut pas donner un catalogue de méthodes alternatives. Cela doit se voir au cas par cas, non seulement au vu de l’objet de l’étude, comme dans la recherche appliquée, mais aussi au vu de son intérêt. La science et l’éthique s’entremêlent de façon inextricable. Doit-on faire tout ce que l’on peut faire ?

Ce n’est pas aux scientifiques seuls de se prononcer mais à la société tout entière : dans quelle mesure doit-elle tolérer, encourager, financer des recherches qui peuvent faire souffrir des animaux sans apporter de réponse à un quelconque problème physiologique ou pathologique humain ? Ici se termine cet article car Antidote Europe agit sur un plan strictement scientifique. La question est à poser par tout un chacun aux responsables politiques et aux autorités qui nous gouvernent.

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La toxicologie

Les essais de toxicologie visent à déterminer les propriétés toxiques intrinsèques des substances chimiques. La règlementation impose de déterminer les effets sur la santé humaine et les effets sur l’environnement. Nous ne nous occuperons que des effets sur la santé humaine, lesquels sont largement évalués selon les normes actuelles… sur des animaux !

Les résultats des tests de toxicologie sont utilisés par les autorités pour évaluer un danger et un risque. Le danger que représente une substance donnée résulte de ses propriétés toxiques intrinsèques. Le risque résulte à la fois de ces propriétés et des conditions dans lesquelles nous pouvons y être exposés. Par exemple, un intermédiaire de synthèse (substance produite lors du processus industriel de transformation ou d’extraction d’une autre substance) qui serait très toxique, donc très dangereux, ne représente pas un risque important pour la population s’il ne sort jamais du laboratoire. Par contre, il peut représenter un risque pour des travailleurs qui y seraient exposés. Si le risque est reconnu et que la substance est tout de même jugée nécessaire à la société, elle peut être autorisée si le fabricant prouve qu’il est possible de prendre les mesures nécessaires de maîtrise du risque (masques, gants, tenues spéciales, ventilation, etc.).

Quelques rappels sur la règlementation en toxicologie

La décision règlementaire d’autorisation de commercialisation d’une substance chimique est une opération complexe. Parmi les éléments sur lesquels elle se fonde, figurent les tests de toxicité pour l’homme, sujet de cet article. Pour pouvoir être pris en compte à des fins de décision réglementaire, ces tests doivent avoir été validés (par un organisme de référence, ECVAM en Europe) et avoir reçu une acceptation réglementaire (les « lignes directrices » de l’OCDE recensent les tests reconnus à l’échelle internationale). Les protocoles de ces tests sont ainsi définis très précisément et appliqués partout dans le monde. Nous faisons deux critiques principales à ce système : 1) le processus de validation et d’acceptation réglementaire étant trop long (jusqu’à une quinzaine d’années), des méthodes parmi les plus modernes, valables scientifiquement, ne sont pas utilisées à des fins règlementaires ou peuvent l’être en complément et non comme source d’information principale ; 2) la validation d’une nouvelle méthode d’essai se fait par comparaison avec les résultats obtenus lors d’essais sur des animaux, alors que les essais sur des animaux n’ont jamais été validés par comparaison avec les données humaines !

La science et la technologie progressant de plus en plus vite, il existe un grand décalage entre les méthodes et les concepts valables du point de vue scientifique et ceux pris en compte par la règlementation. Pour compliquer le tout, certaines règlementations sont en contradiction avec d’autres : les tests imposés pour déterminer la toxicité d’une substance chimique ne sont pas les mêmes selon que cette substance soit un cosmétique, un pesticide, une substance industrielle ou un médicament. Il est interdit de tester un cosmétique sur des animaux alors qu’un médicament doit obligatoirement avoir été testé sur au moins deux espèces animales. Pourtant, les substances que nous appliquons sur la peau peuvent toutes pénétrer dans le corps. Voir, par exemple, les études de P. Darbre qui a trouvé des parabènes (substances contenues dans certains déodorants) dans des biopsies de tumeurs aux seins (Journal of Applied Toxicology, 2004, vol 24, pp 167-76).

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Les essais de médicaments destinés à l’homme
Des essais précliniques peuvent se faire in vitro mais doivent aussi inclure des essais sur au moins deux espèces de mammifères dont un non rongeur. Le plus souvent, ces tests se font sur le rat ou la souris (rongeurs) et sur le chien ou le singe (non rongeurs).
Les essais cliniques se déroulent ensuite sur des sujets humains, en 4 phases :
phase I : sur un petit groupe (une dizaine) d’individus sains afin de déterminer la tolérance du médicament ; d’après l’Institut national de la santé (NIH) états-unien, plus de 30% des médicaments prometteurs chez l’animal échouent aux essais cliniques en raison de toxicité non détectée chez les animaux.
phase II : sur un petit groupe (une centaine) de patients afin de déterminer la dose efficace.
phase III : sur un groupe important (plusieurs centaines à milliers) de patients afin de déterminer l’efficacité du nouveau médicament par rapport à un placebo ou par rapport à un médicament existant. Toujours d’après le NIH, 60% des médicaments prometteurs chez l’animal échouent aux essais cliniques par manque d’efficacité. L’incertitude dans la détermination de la toxicité et de l’efficacité sur l’animal est en partie due à des différences d’enzymes métabolisant les médicaments entre différentes espèces et à une sensibilité spécifique des types cellulaires aux substances toxiques (ALTEX Proceedings, Prague 2014, V-1-229).
phase IV, dite de « pharmacovigilance » : surveillance des effets secondaires constatés chez des patients une fois que le médicament a été approuvé. Cette phase n’est pas à proprement parler un essai clinique puisque le médicament est prescrit en conditions réelles à toute la population de patients. C’est pourtant à ce stade que des effets secondaires graves, voire mortels, peuvent être constatés, menant aux scandales que l’on connaît (staltor, mediator, etc.). [/themify_box]

Pour les substances à usage industriel (incluant colles, solvants, retardateurs de flammes et autres substances que l’on peut trouver dans nos maisons), les tests sur des animaux sont imposés selon la quantité de substance produite ou importée par an. REACH est le nom de la règlementation européenne qui régit cette catégorie de substances. Des tests sur des animaux peuvent aussi être faits pour des additifs alimentaires (non concernés par REACH) ou pour des pesticides, le plus souvent sur des rongeurs.

Un bébé qui vient au monde aujourd’hui a plus de 200 substances chimiques dans le sang. Que sait-on sur la toxicité de ces substances et sur leurs possibles effets sur la santé de cet individu tout au long de sa vie ? Pas grand chose. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) dresse une liste de substances qu’elle qualifie de cancérigènes « avérés » pour l’animal mais seulement « possibles » ou « probables » pour l’homme. A quoi ont donc servi les tests sur des animaux ? Dans son livre « Notre poison quotidien », la journaliste d’investigation Marie-Monique Robin montre comment les calculs de « dose journalière admissible » (DJA) faits à partir d’études sur des animaux, ne reposent sur aucun critère scientifique. Thalidomide, distilbène, mediator, etc., les exemples sont nombreux de médicaments testés avec succès sur des animaux et ayant gravement handicapé, rendu malade ou même tué des humains. Aspirine, pénicilline, deux exemples de médicaments utiles pour l’homme et capables de tuer ou de handicaper d’autres mammifères.

Des méthodes scientifiques dépassées

Les tests de toxicité effectués sur des animaux ne permettent pas de prédire les réactions d’un organisme humain face à une substance donnée. C’est un fait scientifique établi, que des règlementations obsolètes n’ont pas encore pris en compte.

Ces règlementations se basent sur une liste de toxicités à évaluer et imposent une liste de tests (avec ou sans animaux) à effectuer pour chaque type de toxicité. Pour se conformer au principe des 3R (qui ne relève pas d’un concept scientifique et accepte la prétendue validité du « modèle animal »), la règlementation vise à remplacer les tests sur des animaux par des « méthodes alternatives » validées.

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En 2005, Antidote Europe publiait le résultat de tests de toxicogénomique sur 28 substances chimiques courantes. Nos résultats étaient acceptés et intégrés dans la base internationale spécialisée MIAME, sous les références E-TOXM-31 et A-MEXP-798. Une version vulgarisée est présentée dans le hors série de La Notice d’Antidote. L’arrière-plan du dessin représente une photo de puce à ADN. Chaque point correspond à un gène humain. La couleur indique le niveau d’expression du gène.

Mais certaines de ces méthodes « alternatives » (c’est le terme consacré par les autorités) sont en fait des alternatives à l’utilisation d’animaux vivants mais utilisent des cellules ou tissus animaux. Pour l’irritation oculaire, par exemple, les méthodes validées et acceptées sont « l’essai d’opacité et de perméabilité de la cornée bovine » (OCDE, LD 437, 26/6/2013) et « l’essai sur oeil de poulet isolé » (OCDE, LD 438, 26/6/2013). Pourtant, EpiOcularTM est un test d’irritation oculaire in vitro qui utilise du tissu humain et remplit les critères pour être validé (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-4-398).

Quand on parle des « méthodes alternatives » à l’expérimentation animale, il faut donc se mettre d’accord sur le sens qu’on donne à cette expression. Pour les autorités, il s’agit de méthodes validées permettant de réduire, rationaliser ou remplacer (3R) l’utilisation d’animaux vivants.

Pour nous, il serait temps d’arrêter ce bricolage et d’instaurer l’utilisation de méthodes basées sur du matériel humain (cellules, tissus, données cliniques…). Il faut cesser de procéder au remplacement méthode par méthode et raisonner en termes de stratégie globale d’évaluation de la toxicité des centaines de milliers de substances actuellement fabriquées dans le monde. On ne peut plus se permettre de les tester une par une sur des animaux (ça prend au moins deux ans pour chaque substance) ni même par des méthodes qui ne mettent en évidence qu’un seul type d’effet à la fois.

Avec l’entrée en vigueur de REACH (le 1er juin 2007), la toxicologie a changé d’échelle. Le nombre de substances à tester est subitement passé à plusieurs dizaines de milliers. La nouvelle approche devrait donc commencer par un « criblage à haut débit » (méthodes qui répondent à la question : parmi des centaines ou des milliers de substances, lesquelles sont les plus dangereuses ?). Elle devrait se poursuivre par des études de plus en plus précises pour les substances pour lesquelles les premiers résultats ne sont pas concluants ou auxquelles notre risque d’exposition est le plus fort. Une telle approche a été proposée aux Etats-Unis dans le rapport du Conseil national de la recherche intitulé « Tests de toxicité au 21ème siècle : une vision et une stratégie ». Plusieurs articles ont été consacrés à ce sujet dans La Notice d’Antidote depuis 2007, année de publication du rapport.

Ce rapport a été suivi d’actions concrètes aux Etats-Unis. Par exemple, le consortium Tox21 est en train de passer au crible 10 000 substances sur des voies de toxicité (nous reviendrons sur ce concept) en utilisant une approche de criblage à haut débit quantitative. Plus de 48 millions de données brutes ont été générées à partir d’environ 30 tests. La fiabilité du système est évaluée en tripliquant les tests et en analysant la reproductibilité des résultats. Le système robotique de Tox21, combiné à des moyens informatiques, est capable de passer au crible 10 000 substances, en tripliquant les tests… en une semaine ! (ALTEX Proceedings, Prague 2014, I-2-91, II-3-546, II-6a-930) Reste à savoir quoi faire de cette avalanche de données ! Ce n’est pas résolu, surtout du point de vue règlementaire mais cet exemple illustre la puissance des moyens modernes alors que l’on continue à empoisonner des lots d’animaux dont on observe l’agonie pendant des périodes pouvant aller jusqu’à deux ans (essais de carcinogénicité). Des analyses des données issues de Tox21 ont déjà mis en évidence la supériorité des méthodes in vitro sur du matériel humain par rapport aux données animales pour prédire la toxicité pour l’homme. L’un des problèmes qui se posent aux toxicologues pour améliorer ces méthodes est le manque de données de toxicité pour l’homme pour les différentes substances étudiées. En comparant les données issues des tests sur cellules humaines et les données issues de tests sur des animaux, ils s’aperçoivent que la corrélation n’est pas bonne (Huang R et al, Nature Communications, 26 janvier 2016). Ce qui confirme, une fois de plus, que les tests sur des animaux ne permettent pas de prédire la toxicité pour l’homme d’une substance donnée. Pour valider les méthodes in vitro proposées par Tox21 et d’autres sources, il faudra donc construire des bases de données sur la toxicité des substances pour l’homme (par exemple à partir d’essais cliniques de médicaments) afin de pouvoir déterminer quels sont les tests in vitro qui fournissent les données les plus concordantes avec la toxicité réelle observée sur l’homme.

Selon les normes actuelles (REACH), les principales caractéristiques toxiques qui doivent être évaluées pour chaque substance chimique sont :
– la toxicité aiguë (une seule dose) ou chronique (exposition répétée ou prolongée) d’une substance administrée à des animaux par voie orale, par inhalation, par application sur la peau. Des rats ou des souris sont utilisés la plupart du temps. Les études durent en général 28 jours ou 90 jours.
– l’irritation et la corrosion (lésions irréversibles) de la peau. Le lapin albinos était le plus souvent utilisé mais il existe à présent des méthodes validées sur peau humaine reconstituée.
– l’irritation oculaire. Des essais sur oeil de boeuf ou de poulet ont été validés en remplacement du test sur lapins vivants.
– la sensibilisation cutanée (allergie par contact avec la substance testée). La méthode de référence actuelle utilise des souris vivantes, en remplacement d’un test sur cobayes. Pourtant, des méthodes sur tissus humains sont disponibles (nous verrons ceci plus en détail).
– la toxicité génétique. Des rats ou des souris transgéniques sont utilisés pour cette évaluation.
– la toxicité pour la reproduction et le développement prénatal. Souris, rats ou lapins étudiés sur une génération.
– la carcinogénicité.
Les lignes directrices de l’OCDE pour les essais de produits chimiques  « est une collection d’environ 100 des plus pertinents tests reconnus à l’échelle internationale et méthodes d’essai utilisées par les gouvernements, l’industrie et des laboratoires indépendants afin d’identifier et de définir les dangers potentiels des nouvelles substances chimiques, préparations chimiques et mélanges chimiques. » Outre les applications mentionnées ci-dessus pour le règlement REACH (substances chimiques industrielles), d’autres tests concernent la toxicocinétique (important pour les médicaments), la neurotoxicité ou la perturbation du système endocrinien, toujours sur des animaux…

Nous pourrions citer d’innombrables articles montrant que la détermination de la toxicité pour les animaux ne permet pas de prédire la toxicité pour l’homme. Ce n’est pas notre objet ici. Mais nous vous proposons deux extraits de déclarations du Centre commun de recherche (JRC, Commission européenne) et du Centre national britannique pour le remplacement, la rationalisation et la réduction des animaux dans la recherche (NC3Rs) montrant sur quelles incertitudes se fondent des règlementations pourtant censées nous protéger :
« L’évaluation de la toxicité aiguë systémique est requise par plusieurs règlementations européennes. Actuellement, seuls des tests in vivo [sur des animaux] sont acceptés par les autorités de règlementation. Les essais de cytotoxicité [sur cellules] sont simplement reconnus comme tests supplémentaires pour estimer la dose initiale pour les essais in vivo. » (JRC, ALTEX Proceedings, Prague 2014, IX-3-293) A méditer à la lumière de cette autre information : « La capacité des tests sur des animaux à prédire la toxicité pour l’homme a été estimée à environ 50%, et même à environ 20%. » Dès 1983, le Dr Björn Ekwall formulait le « concept de cytotoxicité basale », lequel s’accorde assez bien avec la vision globale actuelle selon laquelle les tests de toxicité devraient se fonder sur l’évaluation d’effets sur des événements moléculaires clés au sein de voies cellulaires essentielles en utilisant des cellules, tissus et modèles d’organes humains (ALTEX Proceedings, Prague 2014, X-3-572).
Mais, en 2015 encore, « des études de toxicité à court terme sont faites sur des animaux pour fournir des informations sur les principaux effets néfastes surtout à la dose maximale tolérée. Ces études sont utilisées pour prendre des décisions pour progresser dans le développement du médicament et pour établir des doses pour les études ultérieures pour se conformer à la règlementation. La dose maximale tolérée est habituellement déterminée en fonction de signes cliniques, de perte de poids ou de consommation de nourriture. Toutefois, ces estimations sont subjectives et il n’existe pas de critères publiés pour aider à la détermination correcte de la dose maximale tolérée. Même lorsqu’une mesure objective existe, comme pour la perte de poids corporel, il n’y a pas de consensus sur le niveau qui constituerait la dose maximale tolérée. » Des chercheurs du NC3Rs proposent de retenir comme critère une réduction du poids corporel de 10% chez le rat et de 6% chez les primates non humains (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VIII-2b-684). Et à quelle dose on commence un essai sur l’homme ?

De nouveaux concepts

La détermination des caractéristiques physico-chimiques d’une substance (acidité, réactivité, affinité pour d’autres molécules, etc.) se fait en dehors de tout environnement biologique. Or, connaître la structure chimique précise d’une nouvelle molécule permet de calculer sa toxicité par comparaison avec celle d’une molécule similaire. C’est le champ des méthodes dites de SARs (relation entre structure et activité). Par exemple, le bisphénol A a une structure similaire à celle du distilbène, médicament connu pour avoir provoqué des cancers et autres maladies chez les filles et petites-filles de femmes l’ayant pris pendant leur grossesse. Sans surprise, plusieurs études ont montré le potentiel cancérigène du bisphénol A et ses autres propriétés de perturbateur endocrinien.

Les diverses fonctions biologiques, au sein d’une cellule, s’effectuent par des réactions biologiques en cascade, faisant intervenir des enzymes et autres molécules bien déterminées. Une substance chimique étrangère à l’organisme peut altérer des voies biologiques normales ou provoquer des réactions néfastes. Au niveau de la cellule, ceci pourra se traduire par un dysfonctionnement (par exemple, suite à l’accumulation de protéines défectueuses), voire la mort de la cellule si celle-ci ne parvient pas à réparer les dégâts. Au niveau de l’organisme, ces dysfonctionnements ou pertes cellulaires pourront se traduire par différentes maladies (cancer, neuropathologies, etc.).

La toxicologie moderne s’oriente vers la caractérisation de voies toxicologiques impliquées dans des effets indésirables. Plusieurs termes désignent des variantes de ce concept : voie source à effet, voie de toxicité, mode d’action, voie impliquée dans des effets indésirables. Nous retiendrons le sigle anglais AOP (pour Adverse Outcome Pathway), déjà utilisé dans des publications de référence en français. « Bien que cette terminologie ne soit pas harmonisée, ces expressions sont toutes basées sur le présupposé qu’une substance toxique, après avoir atteint et interagi avec une cible biologique, va déclencher une cascade d’événements qui peuvent mener à un état néfaste, au niveau de l’organisme ou de la population. L’hypothèse générale de l’approche AOP est qu’un ensemble limité d’événements clés mesurables suffit à décrire les voies biologiques et à prédire des effets néfastes à différents niveaux d’organisation (cellule, tissu/organe, organisme, population). » (Deuxième rapport de l’Agence européenne des substances chimiques (ECHA) sur l’utilisation des méthodes alternatives aux tests sur des animaux pour le règlement REACH, 2014)

Pour mettre en évidence ces événements clés, il peut être nécessaire de recourir à plusieurs tests, alors que selon la toxicologie classique, un seul test sur des animaux donnait la réponse pour une propriété toxique donnée. Un autre concept nouveau est celui de stratégie d’analyses intégrées ou d’approches intégrées en matière d’essais et d’évaluation. Désignées par les sigles anglais ITS ou IATA, ces deux expressions sont équivalentes. Elles marquent une autre révolution en matière de toxicologie règlementaire : on ne fait pas un nouveau test si on a déjà l’information par ailleurs et on peut utiliser toutes les sources possibles d’information. Certaines méthodes alternatives sont considérées comme insuffisantes par elles-mêmes mais peuvent être utilisées dans le cadre d’une ITS qui permettra, elle, de prendre la décision règlementaire.

La directive Cosmétiques interdisant de tester ces produits sur des animaux, les fabricants ont redoublé d’efforts pour mettre au point de nouvelles méthodes et stratégies. Par exemple, L’Oréal a mis au point un modèle pour remplacer la DL50, mesure standard de la toxicité orale aiguë sur des animaux. Le modèle peut classer des produits par niveaux de toxicité, identifier des mécanismes d’action et estimer la toxicité aiguë. « Cette étude démontre qu’une façon d’évaluer la toxicité aiguë systémique a été de combiner de multiples paramètres déduits des mécanismes d’action des substances et certaines propriétés chimiques clés » (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-11-819).

La première étape d’une ITS consisterait à collecter toutes les données déjà existantes sur les différentes substances enregistrées. Il s’agit de ce que l’on nomme les « études sans tests ». Pour un certain nombre de substances, ces données seraient déjà concluantes. Les intoxications humaines, volontaires ou accidentelles, sont nombreuses. A l’heure où des agriculteurs voient leur cancer ou maladie neurologique reconnus en maladie professionnelle, faut-il vraiment consacrer beaucoup de temps et d’argent pour accumuler de nouvelles preuves de la toxicité des pesticides pour l’homme ?

On peut ensuite appliquer la méthode des catégories et la méthode des références croisées. La première consiste à classer une substance chimique dans une catégorie de substances similaires pour lesquelles la toxicité est déjà connue. La seconde consiste à évaluer la toxicité de la nouvelle substance grâce aux données de toxicité disponibles pour les substances de même catégorie. Ces deux méthodes sont déjà largement utilisées par les industriels pour se conformer au règlement REACH. Elles ont permis de faire moins de tests sur des animaux que ce qui avait été estimé avant l’entrée en vigueur de REACH.

Nous sommes tout à fait favorables à ces études sans test, que ce soit par SARs, par la méthode des références croisées ou toute autre méthode pertinente. Mais attention ! Ces méthodes informatiques requièrent la compilation de données de toxicologie obtenues par des méthodes expérimentales. Or, pour être fiables pour l’homme, ces données ne devraient concerner que l’espèce humaine. Pour reprendre l’exemple du bisphénol A et du distilbène, on peut appliquer la méthode des références croisées et déduire la toxicité du bisphénol A de celle du distilbène uniquement parce que l’on connaît la toxicité du distilbène pour l’homme. Malheureusement, cette connaissance a été acquise au prix de la tragédie de nombreuses victimes. Les centres anti-poison devraient être mis à contribution dans la constitution des bases de données, de même que les laboratoires pharmaceutiques en fournissant les données de tous leurs essais cliniques, même négatifs. Le danger que nous voyons dans ces méthodes est que les autorités sont prêtes à prendre en compte aussi bien des données animales. Par exemple, pour la détermination de la carcinogénicité d’une nouvelle substance, si le fabriquant trouve des données de cancérogénicité obtenues par des tests sur des animaux pour une substance de même catégorie, il pourra utiliser la méthode des références croisées et éviter de faire un nouveau test. Ce qui est à la fois bien et mal. C’est bien parce que ça évite de faire un nouveau test sur des animaux, lequel test ne serait pas fiable pour l’homme. C’est mal parce que l’évaluation de la carcinogénicité se fonde alors sur des données animales et n’est donc toujours pas fiable pour l’homme. La méthode des références croisées est considérée par les responsables de la règlementation comme une méthode alternative acceptée, alors que du point de vue scientifique elle peut être valable ou pas, selon les données de toxicité sur lesquelles elle se base.

Outre les accidents toxiques ou les effets secondaires révélés par la prise de médicaments, il est fort heureusement possible d’obtenir des données de toxicologie fiables pour l’homme par un grand nombre de méthodes. Voyons-en quelques-unes.

La science moderne et future

Cultiver des cellules humaines est devenu une activité bien maîtrisée. A ses débuts (première moitié du XXème siècle), cette méthode permettait d’obtenir une seule couche de cellules d’une durée de vie de quelques jours. Aujourd’hui, on cultive tous les types cellulaires humains, on peut développer des cultures en trois dimensions et des organoïdes capables de rester en vie pendant plusieurs mois. Les systèmes les plus sophistiqués sont réservés à la recherche biomédicale mais la toxicologie (surtout lorsqu’il s’agit de médicaments) peut bénéficier aussi de ces innovations.

Les tests sur cellules humaines vont du plus simple au plus complexe. A savoir tout d’abord que l’on peut se procurer des cellules humaines dans le commerce, sans aucun problème éthique, ou bien auprès de services hospitaliers avec le consentement du malade auquel ces cellules seraient de toutes façons extraites pour des motifs thérapeutiques, diagnostiques ou même esthétiques (ablation de tumeurs, biopsie, liposuccion, etc.).

Les cellules humaines utilisées en toxicologie peuvent être d’origine cancéreuse mais capables tout de même de développer des mécanismes normaux de défense ou de réparation de dégâts causés par la substance chimique objet du test. Ou bien ce peut être des cellules normales, ou bien encore des cellules souches (non embryonnaires, donc, toujours sans problème éthique).

Les progrès récents dans la recherche sur les cellules souches créent de nouvelles possibilités car ces cellules représentent une source quasi inépuisable et peuvent générer de multiples types cellulaires. Par exemple, des cellules souches prélevées sur de la peau humaine ont été utilisées pour générer des cellules ayant les propriétés des cellules hépatiques qui pourraient servir à évaluer la toxicité hépatique des médicaments (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-4b-347). Cette méthode pourrait être intéressante car les tests sur des animaux révèlent très mal la toxicité hépatique des médicaments pour l’homme et que cette toxicité est l’une des principales causes de retrait de médicaments du marché -après que de nombreuses victimes humaines aient révélé cet effet !

Un exemple de méthode simple pour identifier les métabolites produits par le foie consiste à tester la substance sur une préparation biochimique (donc, même pas besoin de cultiver des cellules) contenant les cytochromes P450, un ensemble d’enzymes hépatiques chargées, précisément, de métaboliser les substances chimiques. C’est le principe de la méthode Biomimiks , présentée comme un outil pour une meilleure évaluation des effets secondaires de médicaments mais qui pourrait également servir à tester n’importe quelle substance chimique. Cette méthode permet aussi d’étudier des interactions possibles entre différentes substances chimiques et serait donc intéressante pour évaluer les réactions d’un patient qui prend déjà plusieurs médicaments à une nouvelle molécule, par exemple.

Sur culture de cellules, les tests les plus simples sont ceux de cytotoxicité : on mesure à quelle dose une substance chimique tue un lot de cellules. C’est déjà une indication de toxicité aiguë. Plus la dose est faible, plus la substance est toxique. Ca ne renseigne pas sur le mode d’action de la substance mais ce test est nécessaire pour passer aux suivants : exposer des cellules à des doses non létales et voir quels mécanismes biologiques sont affectés.

Pour comprendre ces effets, il faut disposer de marqueurs au sein des cellules. Ce peut être des marqueurs fluorescents, des marqueurs qui montrent l’activité électrique des membranes cellulaires, etc. Ces marqueurs, ou encore la technique des gènes reporters (gènes dont les variations d’expression révèlent une activité particulière dans la cellule), existaient déjà au siècle dernier. C’est à l’orée de l’an 2000, avec la fin du séquençage du génome humain, que la toxicogénomique est apparue.

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Le séquençage du génome humain a permis de mettre au point quantité de méthodes pour la toxicologie ou la recherche appliquée ou fondamentale. L’image représente la séquence d’une portion de gène sur trois individus différents. La bande jaune indique un polymorphisme. Ces informations peuvent être utilisées, par exemple, en pharmacogénomique.

En 2004, pionnière en Europe, Antidote proposait de passer à la vitesse supérieure. Voyant dans la toxicogénomique une méthode d’avenir, nous en avons proposé une version simplifiée, bien plus rapide et peu coûteuse. Tous les détails dans le hors série de La Notice d’Antidote. Qu’est-ce que la toxicogénomique ? C’est une méthode qui tire parti à la fois de la maîtrise des cultures cellulaires et de la connaissance de plus en plus précise du rôle de chacun des plus de 20.000 gènes humains. Un peu plus d’un millier de ces gènes sont impliqués dans les réactions face à une substance chimique introduite dans le milieu de culture. Parmi ceux-ci, on peut en isoler un sous-ensemble de quelques dizaines impliqués dans des voies métaboliques dont la perturbation peut entraîner des maladies. La toxicogénomique consiste à exposer des cellules en culture à la substance chimique que l’on évalue, et à « mesurer » les perturbations induites dans les gènes impliqués dans ces voies métaboliques particulières. L’ « outil de mesure » s’appelle une « puce à ADN » ; nous n’entrerons pas ici dans les détails.

En 2004, nous cultivions séparément des cellules humaines de foie et neuronales. Exposer les cellules neuronales au liquide produit par les cellules du foie, elles-mêmes exposées à la substance chimique, nous avait permis de comprendre ce qui se passerait dans un organisme entier, où le foie transforme les substances qui lui arrivent par le sang en « métabolites » qui peuvent être plus toxiques encore que la substance d’origine. Les tests sur des animaux n’indiquent pas si les effets constatés sont causés par la substance ou par ses métabolites. Ils ne permettent pas d’élucider par quel mécanisme la substance provoque les effets observés. Cancer, par exemple. Mais suite à une mutation de l’ADN ? Suite au dérèglement du cycle cellulaire ? Suite à une perturbation des fonctions hormonales ? Tout cela requiert, en utilisant des animaux, des expériences complémentaires. Alors qu’un seul test de toxicogénomique peut apporter toutes ces réponses, le même test pouvant permettre aussi d’évaluer d’autres toxicités (neurologique, immunologique, etc.) et leurs mécanismes.

Dès 2004, nous appliquions déjà deux concepts qui allaient apparaître formellement dans la toxicologie règlementaire à partir de 2007 : le principe du criblage à haut débit et le principe des AOP. Basée sur un petit ensemble de gènes, la toxicogénomique peut servir au criblage à haut débit, c’est-à-dire au classement de dizaines de milliers de substances selon leur toxicité estimée de façon grossière en vue de tests plus précis. Grâce à la robotisation, cela peut se faire en peu de temps et à faible coût. Les substances à tester dans le cadre de REACH seraient donc une application évidente de cette approche. Pour les médicaments, quand il faut avoir une connaissance précise du mode d’action de la substance, la toxicogénomique peut aussi être utilisée avec davantage de gènes et plusieurs types cellulaires. Elle permettrait alors d’élucider des AOP. Grâce à cette connaissance,il pourrait être possible, selon les cas, de « corriger » les molécules chimiques, par exemple, en conservant la partie active et en modifiant la partie qui provoque la toxicité. La toxicogénomique est très utilisée, aussi bien en recherche qu’en toxicologie, comme en attestent des tonnes de publications la citant. Mais aucune méthode d’essai incluant des études de toxicogénomique n’a été proposée pour validation.

Bien des méthodes ont été développées depuis une décennie pour cultiver ensemble différents types de cellules ou pour faire circuler des substances d’un compartiment de culture à un autre, de façon à mimer le mieux possible le trajet et les transformations  d’une substance à l’intérieur d’un corps humain. A titre d’exemple, nous vous avons parlé du système Quasi-Vivo développé par Meg Lewis (La Notice d’Antidote de septembre 2013), du mini-poumon développé par Samuel Constant (La Notice d’Antidote de décembre 2013), du système immunitaire dans un tube à essai mentionné par Margaret Clotworthy dans l’interview qu’elle nous accordait pour La Notice d’Antidote de septembre 2009.

Citons encore, parmi les publications les plus récentes, les « organes sur puce », des dispositifs microscopiques faits de compartiments contenant des cellules humaines, reliés entre eux par des canaux où circule un fluide permettant à la substance de circuler comme elle le ferait dans le corps humain (Nat Protoc, 2013, 8(11), 2135-57). Une vidéo expliquant ce système est disponible sur notre site. L’Institut national de la santé (NIH) états-unien a lancé le programme Organes sur puces, dans le but de créer des dispositifs miniaturisés qui représentent des unités fonctionnelles des dix systèmes humains majeurs : circulatoire, respiratoire, intertégumentaire, reproducteur, endocrinien, gastro-intestinal, nerveux, urinaire, musculo-squelettique et immunitaire. Cette nouvelle et unique plateforme in vitro pourrait contribuer à l’identification précoce de médicaments sûrs et efficaces et au rejet des médicaments toxiques plus tôt dans le processus de développement des médicaments (ALTEX Proceedings, Prague 2014, V-1-229).

De tels systèmes peuvent être utilisés pour évaluer des réactions systémiques, c’est-à-dire des réactions qui impliquent le corps entier. La toxicocinétique (ou pharmacocinétique, s’il s’agit d’un médicament) est l’étude du trajet de la substance dans le corps : combien de temps elle met à atteindre les différents tissus et organes (intestin, foie, circulation sanguine, organe cible, tissu graisseux, reins…), à quel moment elle agit, avant d’être éliminée. Des dispositifs comme les systèmes Hurel (ATLA, 2009, vol 37, suppl 1, pp 11-8) ou Quasi-Vivo peuvent répondre à ces questions si les différents compartiments cellulaires sont conçus pour cela. Autre système, la microdialyse (ATLA, 2009, vol 37, suppl 1, pp 57-9), permet de mesurer la concentration d’un médicament dans un organe donné chez un patient, afin d’améliorer la compréhension de la distribution du médicament dans l’organisme et de perfectionner la thérapie. Autre système encore, le microdosage, combiné à une technique de spectrométrie de masse, fournit une approche sûre pour obtenir les premières données de pharmacocinétique chez l’homme (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-4-479).

La douleur ne fait pas partie des effets évalués par les tests de toxicologie requis par la règlementation. Dans l’interview qu’elle nous accordait pour La Notice d’Antidote de juin 2011, la cardiologue Anne Keogh déclarait : « des rats ne pourraient pas dire aux chercheurs qu’un médicament appelé terbogrel provoque des douleurs osseuses intolérables. Pour aussi efficace qu’ait pu être le terbogrel, cet effet secondaire était si intense chez l’homme que ce médicament a été abandonné. » Evaluer la douleur que pourrait provoquer un nouveau médicament est un problème complexe et nous voyons bien grâce à cet exemple que les tests sur des animaux n’aident pas à le résoudre. S’il n’est pas possible d’évaluer la douleur elle-même sur des cellules en culture, il serait possible de mesurer l’expression des gènes impliqués dans les processus qui provoquent la douleur. Beaucoup de douleurs ont pour origine un processus inflammatoire, par exemple. Or, évaluer par toxicogénomique l’activation de gènes impliqués dans l’inflammation est tout à fait possible.

On remplace ?

Les règlementations actuelles se trouvent dans une situation hybride. Elles n’utilisent pas encore les méthodes de criblage à haut débit mais elles introduisent progressivement des méthodes (dont certaines basées sur des AOP) pour remplacer certains tests effectués, jusqu’à présent, sur des animaux.

Les modèles de peau humaine reconstituée sont parmi les plus anciens. EpiDermTM, EPISKIN® et SkinEthicTM ont été introduits dans la règlementation pour l’évaluation de l’irritation cutanée, de la corrosion cutanée, de la phototoxicité (ALTEX Proceedings, Prague 2014, VI-5-933). Ils peuvent prédire la phototoxicité (réactions toxiques induites par la lumière -plus précisément par les rayons ultraviolets-) d’une substance chimique avec une fiabilité proche de 100% (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-4b-777). Un épiderme humain « immature » a été développé pour évaluer l’irritation cutanée par des produits d’hygiène pour bébés (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-10a-377).

Des modèles non encore validés pourraient évaluer la sensibilisation cutanée. La sécrétion d’interleukine-18 par des cellules de peau en culture a été identifiée comme une mesure utile pour déterminer le potentiel allergisant d’une substance. En utilisant le modèle de culture de peau humaine en trois dimensions EpiDermTM, des substances sensibilisantes ont été correctement identifiées dans 91% des cas, sans faux positifs (ALTEX Proceedings, Prague 2014, II-12-742).

Le cas des tests de sensibilisation cutanée est intéressant. Ils mesurent la capacité d’une substance à induire une réaction allergique suite à un contact avec la peau. Les tests « classiques » se faisaient sur le cobaye avant d’être remplacés par un test sur souris (essai de stimulation locale des ganglions lymphatiques -ELGL), considéré à présent comme la méthode de référence. Un AOP décrivant le processus menant à la dermatite de contact allergique a été adopté par l’OCDE le 4 février 2015 (ligne directrice 442D) :
– l’événement moléculaire initiateur est l’établissement d’une liaison covalente entre des substances chimiques électrophiles et les centres nucléophiles des protéines de la peau ;
– le deuxième événement clé se déroule dans les kératinocytes (un type de cellules de la peau) et comprend des réponses inflammatoires et des phénomènes d’expression génique ;
– le troisième événement clé est l’activation des cellules dendritiques, habituellement évaluée d’après l’expression de marqueurs de surface spécifiques de la cellule, les chimiokines et les cytokines ;
– le quatrième événement clé est la prolifération des lymphocytes T (cellules impliquées dans les réactions immunitaires) évaluée indirectement par l’ELGL.

La méthode KeratinosensTM a été mise au point pour évaluer le deuxième événement clé mais elle a été validée par comparaison avec l’ELGL, alors même que les autorités reconnaissent que cette méthode peut ne pas être fiable : « Au demeurant, dans l’évaluation des méthodes d’étude de la sensibilisation cutanée sans expérimentation animale, il convient de tenir compte du fait que l’ELGL et les autres méthodes d’expérimentation animale ne reflètent peut-être pas parfaitement la situation chez l’espèce d’intérêt, à savoir l’être humain. (…) Une étude complémentaire s’appuyant de préférence sur des données humaines fiables sera nécessaire pour déterminer de quelle façon les résultats de la méthode KeratinosensTM peuvent contribuer à l’évaluation de la puissance et à la sous-catégorisation des sensibilisants. »

C’est nous qui soulignons « s’appuyant de préférence sur des données humaines fiables ». Si des données humaines fiables existent, par quelle méthode ont-elles été obtenues et pourquoi ne pas considérer cette méthode comme la méthode de référence ?

La ligne directrice 429, qui concerne l’ELGL, comporte un tableau de 22 substances pouvant être utilisées comme références pour valider d’autres méthodes. Ce tableau compare les résultats obtenus pour l’évaluation de la sensibilisation cutanée par une méthode utilisant le cobaye, par l’ELGL et des observations sur l’homme. Pour 2 de ces substances, les données humaines ne sont pas disponibles. Sur 20 substances de référence, 4 (soit 20%) induisent des réactions différentes chez la souris (ELGL) et chez l’homme, 2 induisent des réactions différentes chez le cobaye et chez l’homme, 3 induisent des réactions différentes chez le cobaye et la souris. Alors… fiables pour l’homme, les tests sur des rongeurs ?

Cobayes malgré nous

Pour que plus aucun test de toxicologie ne soit fait sur des animaux, il suffirait que certains responsables politiques s’aperçoivent premièrement des dégâts causés à la santé humaine par l’utilisation de données animales, deuxièmement de la disponibilité et de la supériorité des méthodes sans animaux et que, à la suite de ces constatations, ils imposent une réforme de la loi qui supprimerait l’exigence de la validation des méthodes (surtout par référence aux méthodes animales !) et favoriserait tout simplement l’utilisation des méthodes les plus fiables. Il existe suffisamment de publications scientifiques pour déterminer, selon le « poids des preuves », quelles sont ces méthodes.

A noter que les tests sur des animaux n’évitent nullement les tests sur l’homme. Quand on propose de supprimer les premiers, on s’entend rétorquer par les personnes qui ne connaissent pas la réglementation : « et vous voudriez donc que les tests soient faits sur des humains ? » Que nous le voulions ou pas, les tests sont faits sur des humains. Pour tous les médicaments, c’est obligatoire. Au cours de ces essais sur l’homme, 9 médicaments sur 10 sont abandonnés alors qu’ils semblaient efficaces et non toxiques pour les animaux.

Qu’en est-il des substances non médicamenteuses ? La réalité est que la population entière est transformée en cohorte de cobayes. Nous sommes tous exposés à des milliers de substances chimiques. Chacun de nous, y compris les bébés qui viennent de naître, en a plusieurs centaines dans le sang. Comment sait-on quels sont les effets de ces substances ? Malheureusement, après constatation de la toxicité sur des individus humains. Les tests effectués sur des animaux n’avaient pas tiré la sonnette d’alarme. La question « faut-il tester sur des animaux pour éviter les tests sur l’homme ? » est mal posée. La réalité, c’est que les industriels font des tests sur des animaux parce que ces tests permettent d’obtenir le résultat souhaité (mais non, le maïs OGM n’est pas dangereux pour les rats ! puisqu’on vous le dit…), que les humains servent ensuite de cobayes et que la toxicité réelle des substances chimiques n’est reconnue qu’après étude d’un nombre important de victimes humaines par l’épidémiologie, les études cliniques ou la pharmacovigilance.

Remplacer les tests sur des animaux par des études sur des cellules humaines avec des méthodes modernes permettrait de recueillir des données toxicologiques pertinentes pour l’homme et, ainsi, éviterait d’exposer des êtres humains à des substances dangereuses pour nous.