Entretien avec le Dr Colette Goujon sur les neurosciences

Les animaux, en particulier les singes, sont très utilisés pour la recherche fondamentale et appliquée en neurosciences. Le dilemme perdure depuis des décennies : leur “similitude” avec l’être humain est censée faire d’eux de bons modèles biologiques mais rend difficile à justifier cette utilisation sur le plan éthique. Or, du point de vue scientifique, sont-ils de si bons modèles ? Nous vous présentons ci-dessous l’avis d’un médecin neurologue, chercheuse et enseignante.

Le Dr Colette Goujon est médecin, neurologue, présidente du Comité de lutte contre la douleur (CLUD) à l’Hôpital Henri Mondor, responsable de la Consultation douleurs chroniques, organisatrice chaque année de la Journée douleur, chercheuse à la Faculté de médecine de Créteil. Elle partage son temps entre pratique médicale, recherche et enseignement. Elle est co-auteur de nombreux articles scientifiques, posters présentés à des congrès, chapitres de livres, etc.

Antidote Europe (AE) : Avez-vous eu recours aux expériences sur des animaux pendant vos études en médecine ou en neurologie ? Sinon, comment avez-vous pu y échapper ?

Colette Goujon (CG) : En deuxième année des études de médecine, nous apprenions l’anatomie en disséquant des cadavres humains. Jamais il ne m’a été demandé de recourir à des expériences sur les animaux pendant mes études de médecine et de neurologie. Je n’ai donc pas eu à “échapper” à ces expériences pour obtenir mes diplômes. Heureusement, car je n’aurais pas accepté de le faire.

AE : Vous avez participé à l’audition publique organisée le 17 janvier 2019 par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) au sein de l’Assemblée nationale au sujet de l’expérimentation animale. Selon l’un des intervenants, on ne peut toujours pas se passer des singes en matière de neurosciences cognitives. Quel est votre avis à ce propos ?

CG :Les primates sont phylogénétiquement proches de l’homme” et donc considérés comme présentant la meilleure valeur prédictive des effets chez l’homme dans le cadre de la recherche biomédicale. Cependant :

D’une part, malgré les similitudes entre l’ADN du chimpanzé et celui de l’être humain, des différences phénotypiques importantes existent entre les espèces concernant les prédispositions génétiques et aussi le profil évolutif des pathologies. Elles entraînent des disparités affectant le métabolisme et l’efficacité des produits pharmaceutiques.
D’autre part, dans le domaine des neurosciences où l’on explore le rôle spécifique des di-verses structures cérébrales notamment dans les processus de décision, de motivation, de jugement et aussi des émotions, de très nombreuses expérimentations sont réalisées chez les animaux, en particulier les primates. Mais la transposition à la cognition de l’homme reste très difficile, non seulement parce que le développement de certaines structures cérébrales dont le cortex sont différentes, mais aussi en raison des particularités cognitives de l’animal. Celles-ci, très mal connues et donc négligées car difficilement explorables sans le langage articulé, ne sont pas épargnées par les références anthropomorphiques.
Or, depuis plus de vingt ans le développement extensif des neurosciences doit beaucoup aux extraordinaires progrès des techniques d’imagerie cérébrale qui a permis une nouvelle vi-sion de l’organisation neuronale. Ainsi les tests cognitifs chez le singe n’apportent rien en comparaison d’une exploration chez l’homme. Le meilleur modèle expérimental de l’homme est l’homme lui-même.

AE : D’importantes subventions sont toujours octroyées à la recherche animale pour étudier le fonctionnement du cerveau. Comment voyez-vous une répartition des fonds plus équilibrée dans ce domaine de recherche ?

CG : N’étant pas chercheuse fondamentaliste, il n’est pas de mon ressort de répondre avec précision à cette question. Néanmoins il est visible que le développement des méthodes substitutives est actuellement insuffisant pour de multiples raisons et freins : manque de financement public et privé, absence de reconnaissance ou parfois déni de ces méthodes, méconnaissance de leur validité par les cliniciens, absence de médiatisation et ignorance de leur existence par le grand public.
Des prix émanant du secteur public doivent être dédiés à la recherche utilisant des méthodes substitutives en se focalisant notamment sur les apports des champs scientifiques tels que la microfluidique (science de manipulation des fluides à l’échelle micrométrique), les organes sur puces (permettant de reconstituer la biologie des tissus et des organes). Ces méthodes permettront de se passer de plus en plus de modèles animaux.

AE : En tant que neurologue, vous recevez au quotidien des personnes touchées par des maladies neurodégénératives graves, comme la maladie d’Alzheimer. Auriez-vous des conseils quant à une meilleure prévention de certaines de ces maladies ?

CG : Les maladies neurodégénératives forment un corpus qui n’apparaît pas homogène. De nombreuses publications consacrées au sujet de leur prévention sont contradictoires. Je n’ai pas de conseils personnels à donner. Un consensus existe sur la nécessité d’avoir une hygiène de vie saine afin de minimiser les facteurs de risque vasculaire constitués par : le tabagisme, l’alimentation riche en sucres et en graisses, l’absence d’exercice physique, l’obésité cause fréquente (mais non unique) d’hypertension artérielle.

AE : Nous vous remercions vivement pour le temps que vous avez consacré à cet entretien. Souhaitez-vous partager d’autres commentaires avec nos lecteurs ?

CG : Combattre les idées reçues est une question essentielle de liberté de pensée et d’action.
Les scientifiques sont les premiers à savoir que l’animal n’est pas un bon modèle expérimental pour l’homme et beaucoup le disent, mais certains d’entre eux continuent à affirmer l’utilité actuelle de l’expérimentation animale. “L’utilisation de ces modèles persiste pour des raisons historiques et culturelles. Les modèles de substitution aux modèles animaux doivent généralement obtenir une validation scientifique officielle avant acceptation réglementaire alors que, pour les modèles animaux, on part simplement du principe qu’ils sont prédictifs des résultats chez l’être humain.” (Knight Andrew)
Les principes de la recherche se fondent sur un questionnement permanent mais changer les habitudes de travail a un coût et prend du temps.
Les médecins cliniciens de leur côté, sont loin d’être tous convaincus de l’intérêt de l’expérimentation animale et la désapprouvent par empathie pour les animaux et sens moral vis-à-vis des souffrances infligées. Mais ils se sentent isolés et désarmés face aux démonstrations des chercheurs qu’ils ne se croient pas en mesure de pouvoir critiquer, par admiration naïve pour les scientifiques et par méconnaissance des méthodes substitutives dont la médiatisation est insuffisante.
L’abolition totale de l’expérimentation animale est le but à atteindre. Ce serait le signe d’une prise de conscience de notre responsabilité vis-à-vis des êtres vivants et d’un progrès de notre humanité.

Références bibliographiques :
Knight Andrew, “Animal Experiments Scrutinised: Systematic Reviews Demonstrate Poor Human Clinical and Toxicological Utility”, ALTEX, 2007, special issue, n° 4, pp 320-325
Schwamborn Jens C., “Is Parkinson’s Disease a Neurodevelopmental Disorder and Will Brain Organoids Help Us to Understand It?”, Stem Cells and Development, 2018, vol 27, n°14
Shanks N, Greek R, Greek J, “Les modèles animaux ont-ils une valeur prédictive pour l’homme ?”, Philosophy, Ethics, and Humanities in Medicine, 2009, vol 4, n°2